Vendredi 6 février 2009

Sidi frappe à la porte des ses petits poings provoquant bizarrement un boucan de tous les diables. La porte s’ouvre rapidement ; une femme d’un quart de siècle, les yeux rougis, les cheveux en bataille, le boubou noué à la hâte leur ouvre. Reconnaissant Sidi elle l’engouffre dans ses bras.

- Tu es vivant !

- C’est pour moi que tu pleures comme çà ?

- Non ; Amyssa a été enlevée et son père ne veut pas que la communauté s’en occupe !

Apercevant Utonia, elle s’arrête avant de commencer la phrase qu’elle allait enchaîner. Elle la dévisage avec défiance malgré qu’elle ait enlevé son imperméable comme si sa communauté d’origine était gravée sur son front. Sidi se retourne sur son invitée.

- Arrête de faire ta mijaurée Talie, c’est une amie : Utonia. Elle a besoin de notre aide, les culs-blancs sont après elle.

Comme pour prouver ses dires, il extirpe Pilus des cheveux d’Utonia ; il s’y était caché après qu’elle l’ai éjecté de son imperméable en le pliant. Talie leur cède le passage. Ils pénètrent dans une grande cour plantée d’un robinier faux acacia aux grappes fournies et odorantes. Un vieillard en djellaba bleu touareg est assis en dessous et un bébé nu joue avec des hochets de bois à ses pieds. Talie disparaît presque tout de suite dans l’une des pièces qui donne sur la cour. Sidi commente.

- Elle est allée nous chercher à manger. Viens saluer mon grand-père. Parle fort, il n’entend plus grand chose ou plus que ce qu’il veut, c’est selon.

Ils s’approchent. Sidi lui dit bonjour en lui prenant la main et en la portant à sa bouche puis s’assied à ses pieds sur un petit tabouret sur lequel on se tient accroupi. Utonia s’approche un peu moins et lance un bonjour sonore qui fait sursauter un bambin au sol ; il la fixe plusieurs secondes avant de se remettre à taper ses jouets entre eux. Sidi engage la conversation. Utonia s’assied en regardant avec appréhension une gazelle domestique qui broute des herbes dans un coin de la cour. Elle n’a qu’une corne frontale. Utonia se demande si c’est une des nombreuses chimères dont lui a parlé Sidi mais elle ne dit rien.

- Qu’est-ce qui est arrivé à Amyssa ? Commence Sidi.

- Ta cousine a été enlevé par le roi des Singes. Il veut qu’on lui rende le Djembé dont la famille de Chaca a la charge. Ton oncle lui a envoyé des hommes du Lead mais personne n’y croit. Le roi a tué beaucoup des nôtres déjà lors du grand rassemblement où ton père est mort. Il n’épargnera pas Amyssa. Ce n’est pas un vulgaire animal qu’on traque, c’est une chimère.

- Pourquoi il ne lui donne pas ?

- Il veut faire croire qu’il ne l’a jamais eu. Il tient plus à sa réputation qu’à sa fille ! Le Lead lui a tourné le cœur. Il n’a plus d’honneur pour laisser d’autres combattre à sa place. Mais dit moi, qui est ton amie à qui tu laisses entendre tant de vérités sur notre familles.

- Utonia, grand-père, elle va combattre le roi des Singes. Hein ? Tu vas aller chercher ma cousine pas vrai.

- Quoi, je, biensûr. En fait, il faut juste lui rendre le Djembé et il la laissera partir ? Je sais où il est ce djembé. Tu te souviens Sidi, le WWT ? Son propriétaire me semble plus facile à affronter que le roi des Singes. Je commencerais bien par là. Mais parle à ton grand-père des gardiens de Komu. Il pense que des chimères vont venir le manger cette nuit !

- Les gardiens de Komu ne sont pas des chimères Utonia, ce sont des hommes. Ils sont investis du pouvoir des masques. Personne n’a le droit de les regarder œuvrer. Sidi a raison de craindre s’il les a vu mais je ferai une offrande aux esprits pour lui à la case des ancêtres pour qu’ils ne s’en offusquent pas. Nos lois sont strictes, il ne faut pas offenser les masques ; la curiosité peut parfois se révéler pire que les maux que les masques sont venus combattre. Qui les a appelé ? Le griot est-il revenu ?

- Non, c’est Utonia qui les a appelé.

- Moi ?

- En sifflant dans le sifflet. C’est toi qui les a appelé.

- Le griot vous a-t-il donné ce sifflet sans vous dire à quoi il servait ?

- Si, il a dit de souffler dedans en cas de danger.

- Vous ne devez pas abuser du pouvoir de ce sifflet !

- Elle n’a pas abusé grand-père. Ils étaient à trois contre elle !

- Qui ?

- Je sais pas des grands types, pas de chez nous.

- Il faut que je prévienne les anciens, nous ne pouvons pas attendre. Le Lead se mêle trop de nos affaires. Le vieil homme se dresse difficilement sur sa canne tortueuse et, semblant glisser au ralenti, se dirige vers l’autre bout de la cour, sa chambre. Talie leur apporte un large plat de riz et légumes en sauce. Ils mangent plus goulûment que ce qu’ils auraient pu l’imaginer. Talie s’assied à la place du grand-père.

- Il est parti dormir ?

- Non, je pense qu’il est allé chercher son djembé.

- T’es fou, tu le laisses faire toi ? Il n’a plus jouer depuis des lustres.

- Moi je sais pas en jouer, j’suis boiseur. Papa veut pas que j’apprenne à en jouer. Réplique Sidi effrontément, la bouche pleine. Talie se précipite vers la chambre dont le grand-père ressort avec un antique djembé en linké. Il a pris le temps de le dépoussiérer grossièrement. Talie l’en soulage avec force réprimandes. Il lui demande calmement de le lui porter jusque sous l’arbre de la cour qu’il puisse en jouer assis. Elle a abandonné l’idée de l’en dissuader.

Là, il lance un appel complexe suivi de suites de phrases variées répétées chacune trois fois. Utonia fixe les mains du tapeur avec curiosité. Elles semblent se démultiplier. La mélopée cesse soudain sans qu’Utonia est bien saisi l’intérêt de ce concert improvisé. Après son exercice d’endurance, le vieillard s’adosse à l’arbre et semble se rendormir immédiatement, yeux ouverts dans la position où ils l’avaient trouvé en entrant. Il semble si loin qu’Utonia n’ose même pas lui adresser toutes les questions qu’elle avait en tête. Après quelques minutes à attendre qu’il sorte spontanément de sa transe de repos, elle se décide à reporter son attention sur Talie, seule autre adulte de la maisonnée.

- Il faut que je me rende dans le ghetto mais je n’ai pas d’EV. Est-ce que vous connaîtriez quelqu’un qui puisse m’y amener sans trop poser de questions.

- C’est moi qui les poserais les questions, tu crois que je vais risquer la vie d’un des mes amis sur les dire d’un morveux qui te fait confiance.

- Et moi, tu crois que je vais faire confiance à une pé…, une, une fille qui se méfie de moi alors que je joue ma vie pour sa communauté !

- Et pourquoi tu fais çà justement c’est super louche, c’est quoi ta communauté ?

- Je n’ai que vingt ans, je ne l’ai pas encore choisie.

- Et tes parents, c’est quoi leur communauté ?

- Mon père était consommacteur et mon parrain… de la Sixième peau.

- Ceux qui traquent les chimères !

- J’aurais pu te mentir ! Sidi m’a dit qu’on m’aiderait ici mais je vois que ce n’est effectivement qu’un morveux qui s’est lourdement trompé...

Par eterlutisse - Publié dans : roman en ligne - Communauté : Le Cercle des Passeurs de Rêve
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